En ce début décembre 1982, William se retrouvait assis dans ce train de banlieue qui l’entraînait à Maisons-Laffitte. Tout était arrivé si vite ! En l’espace d’un an, sa vie avait basculé et le service national n’était qu’une étape de plus vers un avenir incertain. En tout cas, fini les salles de cours, le temps passé à rêvasser, à se laisser vivre.

Son seul bien consistait en un sac de sport, vêtements, affaires de toilette, et une sacoche en similicuir qu’il serrait fort contre lui. Elle contenait quelques papiers et des lettres qu’il n’avait pu se résoudre à abandonner chez ses parents, non pas parce qu’il ne voulait pas qu’ils les lisent, mais surtout parce que ces lettres étaient les derniers témoins d’une histoire d’amour qu’il ne voulait pas voir mourir.

Le froid à l’extérieur était si intense que le wagon paraissait tout juste être chauffé.

L’hiver s’annonçait rigoureux. L’endroit était sinistre, à l’image de ses occupants, frigorifiés, tristes et gris. Les vapeurs de respiration empuantissaient l’espace, embuaient les vitres. L’extérieur n’existait plus. Tous les sièges avaient été éventrés puis recousus de fil noir épais, formant comme de grosses cicatrices fraîchement refermées, prêtes à s’ouvrir de nouveau sous le poids des voyageurs.

Presque mécaniquement, le corps parcouru de frissons, il ouvrit sa vieille sacoche, sortit le paquet de lettres, ôta l’élastique qui les retenait, et commença à lire. Il les connaissait par cœur. Leur relecture n’était que l’accomplissement d’un rituel qui le réchauffait intérieurement et l’apaisait, mais, comme une drogue qui perd de son effet, la brûlure qui se réveillait en lui faisait toujours plus mal.

Cent mille questions tournaient et s’entrechoquaient, le torturant sans fin. Il savait qu’il ne devait plus ni les toucher ni les relire, mais pour le moment c’était au-delà de ses forces. Il espérait encore y découvrir l’élément nouveau, l’étincelle qui l’aiderait à comprendre, à accepter, à oublier.

 

Amsterdam, 1er octobre 1981.

Myn lieve William, mon amour

Une pensée pour ton anniversaire, quel bonheur d’avoir 17 ans, tu sais. Mais oui, je sais, tu n’as que 17 ans et tu sais tellement de choses, et déjà comment rendre une femme heureuse…

Je t’embrasse très très fort et te fais de nombreux baisers.

Ta Petra.

Quelques semaines après ton départ, une lettre est arrivée pour toi à la caserne. Je l’ai prise en disant que je la transmettrai à ta famille, ce que je ferai peut-être.

Elle contient une photo de Petra avec votre bébé. Un joli bébé qui te ressemble et qui s’appelle Junior, William Junior…

Clément.

L’Ange trahi  (Bruno Duclau D’Aubigné, Nouvelle)

© 2010 Éditions Le Solitaire

Tous droits réservés  -  Reproduction interdite