Le sang des chaînes (Patrick Fort, Nouvelles)  -  © 2009 Éditions Le Solitaire

 

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Grau de Gandia

 

Région de Valence,  29 mars 1939.

 

1.

 

 La mer est devant nous et ne m'a jamais semblé aussi infinie.

Nous ne la traverserons pas aujourd’hui. Ni demain. Ni un autre jour.

Les bateaux ne partent plus depuis longtemps.

Devant nous, l’étendue absolue de la mer. Une prison sans murs et sans barbelés.

Derrière nous s’approche le sort terrible qui attend les vaincus.

Notre patrie est exsangue, éventrée et dépecée.

Des combats fratricides et des tueries impito­yables lui ont enlevé toute once d’humanité. La terre que nous foulons est souillée par le sang de ses enfants. Les villages ne sont plus que des tas de ruines, des décombres où règne désormais la désolation. Il ne nous reste plus que le sel de nos larmes.

 

 Dans la nouvelle Espagne qui se prépare, tout le monde aura bientôt quelque chose à se reprocher : une parole malencon­treuse, un regard mal interprété, une attitude ambiguë ou une ligne de conduite jugée « subversive ». La machine impito­yable de la répression franquiste est déjà en marche.

Hitler et Mussolini peuvent être satisfaits. Notre pays leur aura permis de tester leur arsenal militaire et d’expérimenter de nouvelles approches tactiques. Maintenant qu’ils se sont bien entraînés, ils peuvent passer à autre chose et se montrer plus ambitieux dans leur folie meurtrière.

Staline peut se frotter les mains et se réjouir de la réussite de sa stratégie pernicieuse. Tout l’or de la République repose dans ses caisses. Par la même occasion, sa prouesse aura été de supprimer tous ses opposants et de diviser les communistes, les socialistes et les anarchistes. Il peut être fier d’avoir engendré une guerre civile dans la guerre civile.

La République vit ses dernières heures, les fascistes sont à quelques kilomètres.

Dans un mouvement de panique générale, tout le monde fuit à leur approche, emportant juste quelques affaires rassem­blées à la hâte…

La Catalogne est soumise depuis février 1939 : Barcelone a rendu hommage à Franco et le fête en libérateur. Madrid, après des années de lutte farouche, a fini par tomber dans l’escarcelle des nacionales et - ironie du sort - sans un coup de feu ou presque, après trois ans de combats acharnés.

 

 Nous, ultimes combattants d’une armée agoni­sante, petits pions abandonnés sur un échiquier géant, nous restons là, sur la jetée de ce port, à Grau de Gandia, à environ soixante kilomètres de Valence.

Sans interruption, depuis plus d’une semaine, un déluge de feu, de bombes et de mort s’abat sur cette ville.

Vestiges de la marine républicaine, telles de grosses baleines éventrées, flottent les derniers bateaux bombardés par l’aviation fasciste. De leurs carcasses, sort une fumée noire et épaisse qui cache le bleu du ciel et nous pique les yeux et la gorge.

Nous sommes arrivés à la fin de notre périple. Résignés et attendant ce miracle qui n'arrivera jamais. J'ai cessé de croire en Dieu depuis longtemps.

Nous serons sûrement fusillés contre un mur.

Le mieux qui puisse nous arriver serait de croupir dans une geôle dans laquelle on finirait par nous oublier. Nous et nos rêves d’un monde plus juste et plus fraternel.

Nos guenilles sont nos seuls biens. Notre barda ne contient plus que des souvenirs. Nos fusils rouillés servent de support pour marcher. Nous n’avons plus de cartouches pour les charger. Exténués et affamés, nous traînons avec nous l’odeur poisseuse de la mort. Elle nous est devenue si familière que nous avons fini pour apprendre à vivre avec elle.

Nous n’osons plus nous regarder. Car nous le savons. Si une opportunité pour embarquer vers le Mexique ou le Chili venait à se présenter, au mieux quelques dizaines parmi nous en profiteraient.

Compagnons d’armes hier, notre instinct de survie fait qu’aujourd’hui nous sommes devenus des rivaux, en quête d'une improbable liberté.

J’ai la conviction que notre combat était juste et que nous avions raison de le mener. « No pasaran !  * » signifie-t-il encore quelque chose ? J'en suis persuadé. Pas dans ce monde à venir qui se dessine, mais dans un autre, à construire. Cette idée m'apaise.

Nous guettons le ciel et sursautons au moindre vrombissement. L’escadrille nationaliste et les Junkers de la légion Condor ne sont pas encore complètement repus. Mitrailler la foule qui se masse sur la grève doit être pour l’équipage une besogne banale.

Dans leur cockpit, aperçoivent-ils nos visages, croisent-ils nos regards, éprouvent-ils la moindre compassion pour nous avant de lâcher leur mitraille infernale ? Ou, sans état d’âme, appliquent-ils juste les ordres et dorment-ils ensuite du sommeil du juste, la conscience tranquille ? Je ne le saurai jamais.

La nouvelle Grau de Gandia a reçu le prix

Jules Laforgue 2009  de la ville d’Aureilhan.