Le sang des chaînes (Patrick Fort, Nouvelles)  -  © 2009 Éditions Le Solitaire

 

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1.

 

Le déluge de feu déversé par l’artillerie et les batteries d’obusiers s’offre sa première pause en une semaine.

Je ne supporte plus ce bruit assourdissant, répétitif, déchirant ; je ne supporte plus ces balles qui fusent et qui dévorent la pénombre ; je ne supporte plus ces grenades qui explosent dans un écho de tonnerre.

Je voudrais être ailleurs, pour revivre et espérer à nouveau.

Sur plusieurs kilomètres, la vie a été chassée et le sol n’est plus qu’une longue répétition d’entailles et d’anfractuosités, remplies de débris humains et de chevaux éventrés.

Je suis exténué, je suis brisé, j’ai la peur au ventre et je ne me souviens plus à quoi pouvait ressembler un arbre.

Vivant parmi les morts. Mort parmi les vivants.

Les barbelés défigurent le vaste no man’s land qui nous séparent des tranchées ennemies. Les corps de ceux qui ont été fauchés lors du dernier assaut sont éparpillés un peu partout, attendant que l’on vienne les chercher pour leur offrir une sépulture décente.

Les champs paisibles où nous avons creusé nos tombes ont été défigurés par la folie humaine. Rien ne repoussera avant plusieurs années.

Si, un jour, cette guerre finit.

 

Nous bouffons de la boue jusqu’à plus faim et nous la dégueulons ensuite en flots brunâtres qui recouvrent les excréments dans lesquels nous pataugeons. Nos tripes vidées, elle continue à pénétrer en nous par la bouche, les oreilles et le nez. Elle recouvre nos visages, nos pantalons, nos vareuses trempées de pluie visqueuse, nos godillots troués. Elle se plaque sur nos visages exténués, s’incruste dans nos barbes hirsutes, se collent sur nos cheveux crasseux. Nous avons fini par nous accoutumer à elle, à cette odeur âcre de terre qui se mêle à la puanteur des cadavres qui pourrissent au fond des crevasses ou accrochés aux fils acérés des barbelés.

Je suis un soldat parmi tant d’autres, plongé dans la multitude des victimes anonymes, broyées par cette machine infernale qui n’est jamais repue de vies humaines.

Le village dans lequel j’étais instituteur n’est plus qu’un souvenir brumeux auquel je me sens étranger et dont les contours sont devenus flous.

Dans l’enfer des tranchées, au milieu des rats, infestés par les poux et la vermine, en attendant de crever à des centaines de kilomètres de chez nous, nous nous soûlons à mort avec une gnôle infecte qui nous détruit les boyaux et déchiquette nos cerveaux.

Pour oublier les blessés abandonnés qui agonisent à quelques mètres de nous, suppliant dans un râle rauque de les achever. Pour ne plus penser au prochain assaut inutile qui laisse à chaque fois, dans une orgie furieuse de mitrailles et d’obus, la moitié d’entre nous déposer leur obole à la terre engorgée de sang.

Pour chasser les visages de nos femmes et enfants, de nos frères, sœurs et parents, qui, à l’arrière, guettent avec avidité le passage du facteur, le cœur serré par l’angoisse, ignorant si la lettre qu’il leur remettra apportera le deuil ou l’espérance.

La Mort nous scrute : tapie au détour d’un boyau, prête à bondir sur nous en arborant le drapeau tricolore pour nous encourager au sacrifice. Elle nous est devenue si familière que nous conversons avec elle dans les moments d’ennui, en attendant qu’elle accroche à nos plastrons la croix de guerre à son effigie.

Nous guettons les ordres des généraux ventripotents et incompétents qui, dans un salon feutré et au milieu de la fumée de leurs cigares, élaborent des tactiques insensées en lissant les poils de leur moustache et en nous traitant de lâches.

Ce ne sont pas les malheureux Justin, Auguste et Charles, mes amis, qui auraient dû périr sous les balles allemandes mais ces ordures de Joffre, Foch, Pétain et autres Nivelle qui se sont succédés à la tête de la Grande Armée française. Dans leur état-major, les généraux sont installés bien à l’abri, à trente kilomètres du front. Adossés à la massive cheminée devant laquelle ils se réchauffent le cul, ils élaborent des offensives vaseuses et pestent contre cette peureuse chair à canon qui pourrait compromettre une future promotion. Entre deux gueuletons et un verre de cognac, ils déplient et consultent une grande carte qu’ils étalent sur un bureau trop petit.