Le sang des chaînes (Patrick Fort, Nouvelles)  -  © 2009 Éditions Le Solitaire

 

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Cagot !

 

1.

 

Fuir.

Coûte que coûte.

Me frayer un passage à travers les branches épaisses, ignorer les griffures des ronces, oublier les morsures des buissons épineux. 

Surtout ne jamais me retourner.

Je ne dois pas perdre de temps.

Chaque seconde est précieuse.

Aucun calcul.

M’enfoncer le plus loin possible dans la forêt, pour mettre la plus grande distance. Entre « eux » et « moi ».

Traverser les ruisseaux pour que les chiens perdent ma trace, serrer les dents au contact de l’eau glacée, ne plus penser à mes pieds ensanglantés.

Oublier ce froid qui me saisit. Oublier cette soif qui me brûle. Oublier cette douleur qui m’en­flamme la poitrine. Oublier la peur surtout.

Puiser au plus profond de moi cette rage qui accélère la cadence de ma course.

S’ « ils » me trouvent, ils me tueront. Je n’ai aucune illusion sur le sort qu’ils me réservent.

Les chiens, excités par l’odeur du sang qui coule de ma chemise en lin grossier, planteront leurs crocs sur toutes les parties de mon corps déjà mort.

J’imagine mes poursuivants, goguenards, observant la scène. Ils s’appuient sur leurs haches pour reprendre leur souffle ; brassent l’air avec leurs bêches, doloires et gourdins, pour m’effrayer.

Je les vois.

Ils discutent entre eux pour décider à quel arbre me pendre. Leur seul point de désaccord. Ils se passent leurs outres et s’essuient la bouche du revers de la main après avoir laissé couler au fond de leur gorge ce vin aigre.

Je n’ai aucune pitié à attendre d’eux. Ils ne me laisseront pas m’expliquer.

J’ai tort et ils ont raison.

Je ne suis qu’un sale cagot et je me suis battu avec eux, voilà près d’une heure.

Moi, l’impur, j’appartiens à cette race maudite. Et j’ai osé lever la main sur « eux ».

J’ai osé les défier.

Pour moi, pour nous, pour mes aïeux.

Las des insultes, des brimades et des vexations, j’ai relevé la tête pour les affronter, sans baisser les yeux. J’ai sondé leurs âmes et n’y ai lu que du mépris. Et surtout de la haine.

J’ai refusé de courber l’échine une énième fois, et toute cette fureur contenue depuis des années s’est libérée dans une violence sourde.

Pour moi, pour nous, pour mes aïeux.

Note

 

 « Cagot » est un terme injurieux utilisé pour désigner une certaine catégorie de population rejetée et frappée de mépris.

Selon les lieux et les époques, les Cagots s'appellent Crestians ou Chrestiaas (avant le XVIe siècle), Gézitains (en Chalosse, à partir du XIVe siècle), Gahets, Gahetz, Gafets, Gaffets ou Agotas (à Bordeaux, dans l'Agenais, et les Landes, Agotz (Pays basque), Capots (Armagnac). Ils sont également nommés en Bigorre Graouès ou Cascarrots.

On retrouve surtout les cagots dans le Sud-Ouest de la France (Bigorre, Béarn, Chalosse, Gascogne, Pays Basque…) ainsi que dans le Nord de l'Espagne (Aragon, Navarre, Pays basque et Asturies). L’appellation est fortement localisée, même si on la retrouve également en Anjou et en Bretagne.

Tenus à l’écart, les cagots sont parqués hors des villes. Ils ont leur cimetière, leur fontaine, parfois leur église.  Ils ne doivent pas se mélanger, n’ont le droit que d’exercer certains métiers (ceux en lien avec le bois), sont obligés de se plier à de nombreuses contraintes (un cagot a eu les pieds brûlés au fer rouge pour avoir traversé la place de son village pieds-nus).

Mais qu’avaient donc fait ces « cagots » pour mériter tant de haine, pour susciter un tel rejet ? Plusieurs théories ont été avancées pour expliquer l’origine de cette ségrégation, mais l’énigme perdure. Nous ne citerons ici que les trois théories les plus communément admises :

- Au Moyen-Âge, la lèpre faisait des ravages et tous ceux qui sont susceptibles de l’avoir sont condamnés à vivre à l’écart. La moindre maladie de peau vous désigne alors comme suspect. Les cagots descendraient donc de lépreux ou de personnes supposées l’être. Des « impurs ».

- Des invasions multiples ont déferlé dans le Sud-Ouest. Les cagots seraient des « Sarazins » convertis au catholicisme, des Vikings, des Goths… ; des enfants nés de viols imputables à l’envahisseur, des envahisseurs qui se seraient finalement installés…

- Les « cagots » pourraient aussi rassembler tous les rejetés et exclus inhérents à toute société, phénomène souligné pour Alain Guerreau, directeur de recherche au CNRS, qui met en évidence « la réorganisation de la société féodale dans le sud-ouest de la France aux XIIe-XIIIe siècles, qui a créé, dans un contexte économique et politique figé, une catégorie d'exclus (fils cadets, sans terre) vivant à la marge ».

Les cagots ont lutté pour une juste réintégration jusqu’après la Révolution française. Ils se révoltent, poursuivent en justice. Les seigneurs et le haut-clergé les soutiennent souvent dans les procès qu’ils intentent. Les injustices dont ils sont victimes sont toujours condamnées mais les jugements sont difficilement appliqués. La réticence vient toujours du peuple et du bas clergé, toujours sensibles aux légendes et superstitions…

Dans les années 1900, les descendants de « cagots » sont toujours clairement identifiés. À  Lourdes, dans les années 1940, une grand-mère gifle son petit-fils qui joue avec une petite-fille de cagot !