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Vu ! Elle l’avait vue. À peine enracinée. Pointant vers elle une
feuille nouvelle. Tendre dans l’âpreté de
la pierre. Timide et narquoise à
la fois. Touche printanière dans
la grisaille. Jeanne ! La voiture s’avançait
dans l’allée. Elle avait levé la
tête, interrompant son geste. Depuis quelques jours, elle avait repéré une
jeune plante nichée entre deux cailloux. Elle s’était d’abord accroupie puis,
rapidement, s’était assise près d’elle, curieuse, ne voulant rien manquer de
ce qu’elle avait vu dans les dessins
animés : la tige s’allongerait, ondulerait dans l’air. Les feuilles se
déplieraient et s’offriraient à la lumière. Les boutons colorés s’ouvriraient
en corolles superposées. Le tout en une symphonie parfaitement orchestrée. Elle oublia l’inconfort
de sa position dans une douce somnolence. Toutes deux
s’inclinaient sous le chaud soleil d’été. Les jours suivants
virent la petite se précipiter dans l’allée dès son réveil. Les siestes
prolongées près de la plante n’avaient pas apporté le dénouement attendu. Elle se jouait de la
fillette. Le jour, elle paressait, prenait son temps, mais profitait de la
nuit pour opérer en elle un léger changement. Jeu de cache-cache, de
devinettes, auquel Jeanne se prêtait volontiers. Chaque matin, la petite partait à la
découverte du nouvel indice. Jeanne ! Ses doigts s’étaient
presque refermés sur la tige. La voiture venait de s’arrêter près d’elle. [ … ] |
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Le temps changea vite.
De chaud, le soleil devint piquant. Les mouches
s’agitaient, emplissant la maison de bourdonnements rageurs. L’orage éclata de
nouveau. Sec, brutal. La pluie se fit
attendre. Jeanne avait plaqué son
visage sur la vitre d’une fenêtre condamnée. La poignée était cassée
et la fenêtre restée fermée. Le jardinet s’étalait
en contrebas. Le salon de jardin,
relégué dans un coin, disparaissait sous la broussaille. Protégée du reste de la
végétation par son fossé circulaire, la plante étirait vers le ciel une tige
droite, garnie de feuilles robustes au bout de laquelle une fleur s’ouvrait. Des oiseaux
sillonnaient l’air. Les premiers grêlons
atteignirent le toit comme un jet de billes, rebondissant sur leur cible. Les
crépitements s’intensifièrent jusqu’au fracas continu, angoissant. Jeanne était ailleurs.
Dans un autre fracas, dans d’autres crépitements, dans d’autres jets, mais
qui ne rebondissaient pas sur leurs cibles. Elle sortit. Les marches du perron
étaient glissantes. Sur son îlot glacé, la
petite plante résistait, tige droite, feuilles perforées, déchiquetées. Petit bouton rosé comme
une goutte de sang : « Une fleur pour maman ». Un chaton pointa le
bout de son nez. Jeanne dégagea
doucement la plante de sa prison gelée et l’emporta. |
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Jeanne,
un printemps inachevé (Mylène Fondecave, nouvelle) © 2007 Éditions Le
Solitaire - Tous droits réservés -
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