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Sa tête doucement
s’inclinait sur son assiette. Les mains croisées sur ses genoux semblaient
absorber ses pensées. À quoi songeait-elle en
ce moment, l’air absent ? À quoi rêvait-elle, immobile, devant
l’assiette vide ? - Rose une
lettre pour toi ! Pauline arrivait en
courant. Le facteur venait de s’arrêter chez les Delac et avait remis une
lettre à la plus jeune des filles. En ces temps troublés,
on espérait et on redoutait à la fois la venue de l’employé
des Postes. Lui-même n’osait plus regarder les destinataires. À peine bafouillait-il quelques mots,
gêné, honteux, mal à l’aise dans son état et sa mission. Depuis quelque temps,
Rose vivait mal l’arrivée du courrier. Elle connaissait parfaitement la
tournée du facteur et savait qu’il serait chez elle vers deux heures. Dès le
matin, elle aidait aux tâches ménagères, puis reprenait son travail. Elle
brodait avec ardeur mais, invariablement, son rythme ralentissait. Le jeu de
l’aiguille trahissait les méandres de sa pensée. Cela faisait trop
longtemps déjà que celui à qui on la destinait l’avait quittée pour une
région lointaine ; « le front » disait-on. Mais on disait tant
de choses… Depuis des mois, elle
attendait, tantôt impatiente, tantôt inquiète. Non pas un télégramme –
c’était signe de malheur – mais une lettre, une toute petite lettre. Juste
quelques mots jetés à la hâte, pour lui dire qu’il était vivant et surtout
qu’il l’aimait. Ces mots-là, il ne les
avait jamais prononcés, mais elle les avait lus dans ses yeux, dans son
sourire, dans sa façon d’être avec elle. Cette douloureuse
attente avait cependant quelque chose d’exquis. Un désir croissant qu’elle ne
s’expliquait pas. Elle se souvenait de
son regard, de son parfum, un goût d’oranger qu’elle humait à pleins
poumons quand il passait près d’elle et la frôlait. - Lis vite,
c’est sûrement une bonne nouvelle ! |
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Elle regarda, hébétée,
Andréa son aînée qui tenait une lettre et la pressait de la prendre. Un
essaim de femmes l’entourait. L’événement, attendu depuis si longtemps,
arrivait comme une tornade et la paralysait. Elle en avait imaginé tout le
déroulement, elle en avait vécu tous les instants, et elle demeurait là,
interdite ! - Eh bien,
qu’attends-tu ? La lettre s’offrait. Presque malgré elle,
Rose s’en empara. Elle la tourna et la retourna plusieurs fois. - Rose, s’il
te plaît, dépêche-toi ! Elle se leva d'un bond. - Jean !
murmura-t-elle. [ … ] Tout s’effritait et
perdait de l’importance. Sa vie s’en allait, fuyait devant elle sans qu’elle
cherchât le moins du monde à la rattraper. L’enveloppe au papier
jauni, posée entre le verre et l’assiette, attendait que Rose revînt de la
cuisine. À la fin du repas, elle reprendrait place sur la commode, le chevet,
la table ou dans la poche du tablier. Rose l’avait entourée de tant de soins
que, malgré les déplacements incessants, elle n’avait
pas souffert. Seul le papier avait subi les offenses de la lumière. Elle revint avec une
boîte qu’elle posa sur la table : - Le repas
attendra. J’ai une surprise pour toi. Elle ouvrit la boîte et
en sortit son voile de mariée. - Tu
te rappelles combien j’étais belle ?… Jean ! Elle tourna et retourna
la lettre comme pour en chercher l’ouverture, puis, la gorge serrée,
entreprit de déchirer l’enveloppe. Le papier cédait sous
ses doigts. Jean ! Son cœur battait en
coups énormes et violents. Le moment était venu.
Mais le pas à franchir était plus pénible que prévu. Jean ! [ … ] |
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Rose (Mylène Fondecave, nouvelle) - ©
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