Je me suis couché sur un carton.

Je vous le dis comme ça

avec mes mots à moi.

 

Mon pied gauche, je ne le sens plus.

Il vit sa vie,

sa vie de pied gauche pourri.

 

Je me suis couché sur un carton

même pas à moi.

Emprunté à un tas.

Un tas de quoi ?

Un tas, je vous dis !

De ces tas qui montent partout,

qui s'étalent,

qui encombrent.

 

Je me suis couché sur mon carton.

Tiens, il est à moi.

C'est bien la première fois

que j'ai quelque chose à moi.

Un bout de tas à moi.

 

Je me suis couché sur mon carton.

Et j'ai senti des regards sur moi.

Je vous le dis comme ça,

comme ça,

avec mes mots à moi.

 

Aujourd'hui il pleut !

La rue est à tout le monde

alors j'ai mis mon chat

sur le carton avec moi.

 

Mon chat,

façon de parler.

Un tombé des poubelles.

Un qui s'est fait la belle.

Pas compliqué l'ami,

il a tout de suite compris.

 

Aujourd'hui il pleut !

Je ne verrai que leurs pieds.

Leurs pieds de gens pressés.

Pressés de passer.

 

C'est drôle quand il pleut.

Ils ne regardent que leurs pieds.

Les jours de pluie, eux et moi,

on regarde la même chose.

 

Et le chat ?

Le chat, je ne sais pas.

Je ne sais pas ce qu'il regarde,

lui, le chat.

Parce que des pieds de chat,

ça n'existe pas.

Et comme on ne regarde

que ce que l'on a…

Enfin je crois.

 

Pousse toi, le chat !

Ils sont tellement pressés

qu'ils vont t'écraser.

 

Aujourd'hui il pleut !

Ils oublient de nous regarder.

Ils ne nous voient pas.

Le chat, le carton, et moi.

Eh

 

 

Eh !

Faudrait voir

à pas m'écraser.

 

J' suis là !

 

Les deux pieds

près du cabas :

c'est moi.

 

Reste là, pépé.

Qu'y m'ont dit

les p'tits.

Y a trop d' monde :

c'est la braderie.

 

M'ont assis

sur la margelle du puits

et y sont partis

 

C'est pas que j' m'ennuie.

Y a d'aut' gars

comme moi,

les deux pieds

près d' leur cabas.

Le puits

l'est ben joli.

Y a des fleurs.

Des soucis,

que j' crois.

 

Des soucis,

j' m'en fais ben queq zuns.

C'est qu'y a un moment

qu'y sont partis,

les p'tits.

 

Avec les aut' gars

on s' regarde.

On s' parle pas.

D'ailleurs,

on s'entendrait pas.

C'est qu'y a du bruit

dans c'te braderie.

 

Viens papi

ça te distraira.

Qu'y m'ont dit

les p'tits.

Et puis,

y m'ont laissé là,

les deux pieds

près du cabas.

 

Y zont juste

oublié de dire

quand y r'passeraient.

 

Eh !

Faudrait voir

à pas m'oublier !

Si je dérange  (Mylène Fondecave)  -  © 2005 Éditions Le Solitaire  -  Tous droits réservés  -  Reproduction interdite